Confiance
[...] je vois la vie comme une grande course de relais où chacun de nous, avant de tomber, doit porter plus loin le défi d'être un homme; je ne
reconnais aucun caractère final à nos limitations biologiques,
intellectuelles, physiques; mon espoir est à peu près illimité; je suis à
ce point confiant dans l'issue de la lutte que le sang de l'espèce se
met parfois à chanter en moi et que le grondement de mon frère l'Océan
me semble venir de mes veines; je ressens alors une gaieté, une ivresse
d'espoir et une certitude de victoire telles, que sur une terre couverte
pourtant de boucliers et d'épées fracassés, je me sens encore à l'aube
du premier combat. Cela vient sans doute d'une sorte de bêtise ou de
naïveté, élémentaire, primaire, mais irrésistible, que je dois tenir de
ma mère, dont j'ai pleinement conscience, qui me met hors de moi, mais
contre laquelle je ne puis rien, et qui me rend la tâche bien difficile
lorsqu'il s'agit de désespérer. Je n'y arrive pour ainsi dire jamais et
je suis obligé de faire semblant.
La promesse de l'aube, Romain Gary
( p.227-228, Folio, 1973 )